HISTOIRE DU
THÉÂTRE ÉROTIQUE
DE LA RUE DE LA SANTÉ

Page mise à jour le 27/01/2013

par
l'Illustre Brisacier

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1

Si l'hypocrisie n'était pas, par excellence, la vertu théologale de notre triste époque, ce Théâtre, conçu d'après l'idée simple de Molière, de réjouir les honnêtes gens, n'aurait aucunement besoin d'introduction. On lèverait la toile, et le spectacle commencerait, après l'ouverture exécutée par les violons.

Mais, hélas! l'esprit criminaliste de nos contemporains, tous magistrats stagiaires à la sixième chambre, voit matière à procès et à scandale dans les actions les plus ingénues, et réclame à grands cris des explications.

Ce sont ces explications que nous allons ne pas leur fournir.

II

Ce que nous prétendons écrire, n'est que l'histoire pure et succincte du Théâtre érotique de la rue de la Santé, théâtre bizarre, irrégulier, sauvage, excessif - mais où l'on a ri d'un rire franc, et qui a eu le privilège de réunir, dans la communion de la gaîté, un petit nombre d'artistes et d'hommes de lettres bien portants.

La Bohème élégante et poétique de la rue du Doyenné, le cénacle qui rassemblait Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Lassailly, Arsène Houssaye, encore non millionnaire, et Chassériau, et Marilhat, et tant d'autres, morts régulièrement ou enterrés dans un Institut vague et indéterminé, ou simplement devenus de grands poètes contraints de rendre compte des ouvrages de M. Dennery, pour gagner l'argent nécessaire à l'entretien des vices qu'ils ont pu conserver, n'a plus aucune raison d'être. Elle a disparu - avec les beaux enthousiasmes et les fiers élans qui faisaient battre le coeur des vaillants de 1830.

Mais le bourgeoisisme envahissant, la vie de café, le besoin incessant de faire de la copie, n'ont pu discipliner entièrement la bande des hommes de lettres vivaces et des artistes en qui le sang des aïeux circule, malgré tout. A de certains moments, la gent irritable sent ses nerfs agacés, et veut, à toute force, protester, fût-ce entre quatre murs et dans le fond d'une cave, contre la tyrannie des soirées officielles et des réunions où les peintres sont mêlés aux boursiers, et les poètes aux journalistes graves.

En ce temps-là (1861), M. Duranty venait d'ouvrir, dans le jardin des Tuileries, un théâtre de marionnettes, salué à son aurore par les acclamations de la haute et de la basse presse, marionnettes littéraires, qui pétaient des alexandrins, en guise de poudre, aux yeux des militaires et des bonnes d'enfants, mais qui ne tardèrent pas à devenir pareilles aux marionnettes des Champs-Elysées, et durent se résigner à jouer la farce traditionnelle de Polichinelle battant sa femme, et finalement emporté par le Diable.

III

M. Amédée Rolland que les récents succès des Vacances du Docteur et de l'Usurier de Village avaient mis en vue, demeurait alors dans une sorte de ville de province enclavée, au fond des Batignolles, entre les fortifications et les premières maisons de Clichy-la-Garenne. Sa maison avait pour locataires M. Jean Duboys, l'auteur de la Volonté et des Femmes de Province, M. Edmond Wittersheim, et M. Camille Weinschenck, un voyageur revenu du Japon, et que la difficulté de son nom qui se brait, se miaule, ou s'aboie peut-être, mais ne se prononce pas, faisait appeler, simplement, 4025.

A la suite d'un déjeuner où était invité M. Lemercier de Neuville (Lemerdier, dans l'intimité), on émit le projet d'appliquer l'idée de M. Duranty à un théâtre libre, où la fantaisie se donnerait carrière, et qui servirait de prétexte à réunir dans un souper semi-mensuel une vingtaine de gens d'esprit, éparpillés aux vingt coins de Paris.

Le projet eût été un simple propos d'après boire, sans M. Lemercier de Neuville, sorte de maître Jacques, apte à plus de choses que l'ancien, qui trouva immédiatement le moyen de faire une réalité d'une idée en l'air ; - et le 27 mai 1862, un public - -très particulier - était convié d'assister à l'inauguration solennelle de l'Erotikon Theatron.

IV

Ce théâtre était installé dans une salle vitrée, antichambre de la maison.

M. Lemercier de Neuville en fut à la fois l'architecte, le maçon, le peintre, le machiniste et le directeur. Le privilège lui en fut, bien entendu, solennellement concédé (*).

Au-dessus de la porte d'entrée, on lisait cette maxime, empruntée à la sagesse de Joseph Prudhomme :

SANS ORDRE ON N'ARRIVE A RIEN.

Ladite maxime servit d'épigraphe aux affiches des représentations, données PAR ORDRE, puisque sans ordre on n'arrive à rien.

Les inscriptions étaient nombreuses dans la maison. Locataires et visiteurs avaient tous l'esprit épigraphique.

Chaque pièce avait donc une appellation particulière, qui se justifiait.

Sur la porte des lieux, on lisait :

PARLEZ A PONSON.

On finit par dire : « Je vais chez Ponson » pour : « Je vais aux lieux. »

Le domestique de la maison se composait de deux femmes : Tronquette, sorte de négresse blanche, longtemps au service de Titine, personne de moeurs légères, qui a fait les beaux jours du café du Rat mort, après avoir fait ceux de M. Amédée Rolland, et de quelques autres gens de lettres. Tronquette était chargée de faire les lits de ces messieurs, mais son occupation essentielle consistait à ne jamais se laver les mains ni la figure. M. Auguste de Châtillon lui demanda un jour si elle se lavait autre chose ; Tronquette lui répondit : « Venez-Y voir ! »

La femme de Léonidas eût dit : « Viens le prendre ! »

L'autre femme était la cuisinière Aimée - semblable à toutes les cuisinières possibles.

Aimée et Tronquette couchaient ensemble dans un petit pavillon, à l'entrée du jardin, sur la porte duquel était écrit :

PARLEZ A TRONQUETTE.


M. Albert Glatigny fut surpris un jour dans ce pavillon, excitant violemment les deux pécores aux voluptés de la tribaderie.

La vertu de Tronquette se manifestait en ce moment sous la forme d'un manche à balai, qu'elle brandissait sur la tête, la vraie tête (1), de ce poète immoral, mais convaincu.

Chaque chose, chaque animal du jardin avait un nom particulier, destiné à illusionner les étrangers sur sa nature et son origine :

Le puits se nommait : - Les Sources du Nil ;
Un puisard : - L'Hippocrène ;
Un espace sablé, réservé pour faire des armes : - Le Champ-de-Mars ;
La cage aux chiens : - La Ménagerie ;
Follette, chienne caniche : - Lionne de l'Atlas ;
Pip, chien ratier : - Tigre du Bengale ;
Un chat empaillé, enchaîné au sommet du puits : - Singe du Pérou, rapporté par le capitaine Camil ;
La cage aux poules portait cette inscription : - Coq de Gruyère, donné par le consul de France à Batignolles ;

Une pie noire, aux ailes éboutées, qui sautillait çà et là, avait été baptisée Perle noire, en l'honneur de la pièce de M. Sardou.

Les arbres portaient des étiquettes du même genre ;

Un abricotier : - Saucissonnier à l'ail. (Saucissonnierus alliaca : LINNÆUS) donné par M. Champfleury.
Un sapin : - Bretellier des Alpes. (Bretellarium alpinium : LINNÆUS) donnée par M. de Lamartine.
Un prunier : - Cubèbe commun. (Cubebus communis : LINNÆUS) donné par mademoiselle Suzanne Lagier

Etc., etc., etc.

V

Le Théâtre

Sur les murailles s'étendait une fresque peinte par M. Lemercier de Neuville, représentant une salle de spectacle où les charges des spectateurs, fort ressemblantes, se prélassaient dans les loges.

Le théâtre, au fond de la salle, ne comportait pas moins de seize plans de profondeur, et était machiné de manière à y représenter des féeries aussi compliquées que la Biche au bois.

Personnel.

Bailleur de fonds et propriétaire: M. AMÉDÉE ROLLAND.
Directeur privilégié : M. LEMERCIER DE NEUVILLE.
Régisseur général : M. JEAN DUBOYS.
Lampiste, machiniste, en un mot toutes les fonctions viles : M. CAMILLE WEINSCHENCK.

Matériel.

Huit poupées, sculptées par M. Demarsy, acteur de la Porte Saint-Martin ;

Douze costumes, exécutés par les maîtresses des membres de l'administration ;

Trente-six décors, peints par Edmond Wittersheim et Lemercier de Neuville, mais retouchés par M. Darjou, qui avait peint la façade du théâtre.

Deux décors, le salon louis XV et la cuisine, qui servaient dans Signe d'argent, étaient l'oeuvre de l'heureux mortel auquel madame Alphonsine des Variétés a dit un jour : « Sois mon Caïus, je serai ta Caïa ! »

Passons à la liste des ouvrages représentés sur ce théâtre, au cours de l'été de 1862 et de l'hiver 1863, à la fin duquel, à cause du déménagement de M. Amédée Rolland, l'Erotikon Theatron ferma ses portes :

1. Erotikon Theatron, prologue en vers, par M. Jean Duboys ;
2. Signe d'argent, vaudeville en trois actes du même ;
3. Le dernier Jour d'un Condamné, drame en trois actes, par M. Tisserant ;
4 Un Caprice, vaudeville en un acte, par M. Lemercier de Neuville ;
5. Les Jeux de l'Amour et du Bazar, comédie de moeurs, du même auteur ;
6. La Grisette et l'Etudiant, comédie en un acte, par M. Henry Monnier ;
7. Scapin maquereau, drame en deux actes, en vers, par M. Albert Glatigny.

D'autres pièces avaient été commandées. M. Théodore de Banville avait promis une comédie en prose, et M. Champfleury une comédie en vers.

Des lettres d'invitation (*), imprimées chez Claye, furent envoyées aux personnes dignes d'entrer, et le 27 mai 1862, nous l'avons dit, le théâtre fut inauguré, en présence de MM. Paul Féval, Charles Bataille, Carjat, Alcide Dusolier, Emile Durandeau, Alphonse de Launay, Champfleury, Demarsy, Darjou, Charles Monselet, Poulet-Malassis, Tisserant, Charles de la Rounat, Debillemont, Duranty, Albert Glatigny, Jules Moineaux, Louis Ulbach, le colonel Lafont, Alphonse Daudet, Théodore de Banville, Henry Monnier, Leo Lespès, Omer de l'Ambigu, et de mesdemoiselles Guimond et Antonia Sari.

Un journal du temps, le Boulevard, donna le compte rendu de la première représentation, dans son numéro du 1er juin 1862 ; c'était de la prose de Carjat lui-même, écrivant chez lui ; bel exemple pour la Revue des Deux Mondes !

« Encore un nouveau théâtre ! un théâtre d'intimes ! Erotikon Theatron, ce qui veut dire Théâtre des Marionnettes amoureuses. Rassurez-vous, tout s'y passe le plus convenablement du monde ; les coups de bâton y sont toujours protecteurs de la morale, et si la mère ne peut y conduire sa fille, en revanche le plaisir y attire des peintres et des littérateurs de talent.

« La façade du théâtre, peinte par Darjou, mérite une description spéciale, - mais Prologus va remplir ma tâche, - Prologus, c'est-à-dire un bouffon personnage, à qui Jean Duboys fait dire des vers charmants, que nous ne pouvons tous citer, faute d'espace, mais dont voici un échantillon :

Messieurs salut ; salut, mesdames ;
Vous les grâces, et vous les flammes,
Intelligences et beautés,
Le personnel de cette scène,
Ce soir, va faire son étrenne
Devant vos doubles majestés.

II ne manquera pas de zèle ;
Mais, ainsi que la demoiselle
Que l'on nomme Anna Bellangé,
Ce personnel assez folàtre
N'a paru sur aucun théâtre
Et désire être encouragé.

Cachez donc bien vos clefs forées,
Point de clameurs exagérées,
Où l'on imite exactement
Les mille bruits de la nature,
Depuis l'orage et son murmure
Jusqu'au chien et son aboîment.

Nous comptons sur votre sagesse
Pour que personne ne transgresse
Cet avertissement léger,
Et même dans notre service,
Nous avons omis la police,
De peur de vous désobliger.

Notre nouveau théâtre a fait des frais énormes ;
Veuillez vous assurer que tout est peint à neuf ;
Arlequin suspendu fait admirer ses formes,
Et Jourdain ses souliers brillants, cirés à l'oeuf.

Pierrot pendu fait la grimace,
Et de son oeil écarquillé,
Il contemple une contrebasse,
Auprès du pot qu'il a pillé.

La triste Melpomène et la folle Thalie
Changent enfin de robe après quatre cents ans ;
L'une va chez Ricourt pour jouer Athalie ;
L'autre reste aux Ducs Jobs, passés, futurs, présents

Voyez s'enrouler sur leurs têtes
La vigne mêlée au laurier,
Rameaux sacrés que les poètes
Aiment surtout à marier.
...................................
...................................
Du reste notre privilège
Admet tous les genres : ballets ;
Pièces à femmes, et son cortège
De jupons courts et de mollets ;
Drame à canon, si je voulais!...

« Comme vous voyez, ces marionnettes sont assez littéraires, aussi M. Darjou a-t-il peint la façade du théâtre avec non moins d'art que Jean Duboys l'a décrite. Nous lui en faisons nos compliments sincères. »

Cette première représentation fut suivie d'un grand souper. M. Champfleury porta ce toast audacieux :

« A la mort du Théâtre-Français ! à la prospérité des Marionnettes ! »

Des vers furent récités. M. .Acide Dusolier régala une fois de plus ses amis d'un poème qui a pour titre Phanor. On le soufflait.

Quand vint le tour de M. Charles Monselet, M. Duranty se leva, et protesta, au nom de la prose, contre cette avalanche de vers.

Plusieurs personnes réclamant à grands cris les Petites Blanchisseuses, la discussion menaçait de s'envenimer ; M. Monselet y mit un terme, en disant d'une voix grave et émue :

« Messieurs, si je dois être la cause d'une collision, je me retire. »

A deux heures du matin, on se sépara, et M. Champfleury, toujours petit Bineau, en s'en retournant, tira religieusement tous les cordons de sonnettes qu'il put appréhender en son chemin (2).

VI

M. Monselet dînait chez M. Amédée Rolland. Tout d'un coup il se lève, prend sa canne et son chapeau, et déclare qu'il sort pour assister, au Gymnase, à la première représentation de la Perle noire.

« Reste donc, dit M. Lemercier de Neuville, nous nous sommes procuré le manuscrit de la pièce, et nous allons te la jouer. De cette façon, tu rempliras tes devoirs de critique, - et tu auras du dessert. »

On improvisa, séance tenante, une pièce sous le titre de la Perle noire.

M. Monselet eut la bonté de croire qu'il assistait à la première représentation du chef-d'oeuvre de M. Sardou, et, comme de juste, en fit un compte rendu des plus élogieux dans le Monde illustré.

VII

Aujourd'hui, de ce théâtre, il ne reste rien, qu'un souvenir de gaîté et de folie.

Des bourgeois (détournez votre face) se sont installés dans la maison de la rue de la Santé ; - les fresques sont couvertes d'un lait de chaux ; - et les auteurs des bouffonneries gaillardes qu'on va lire se livrent à la composition d'ouvrages sérieux, afin de mériter la peine d'Académie à perpétuité.

L'ILLUSTRE BRISACIER.


Notes :
* Voir les pièces justificatives.
(1) M. Albert Glatigny a été surnommé par M. Poulet-Malassis « le poète gland. » Intelligenti pauca.
(2) Voir les Souffrances du professeur Delteil.


Notes du webmaster

Source : POULET-MALASSIS, Auguste (1825-1878).- Histoire du théâtre érotique de la rue de la Santé par l'illustre Brisacier (1866). Texte établi sur un exemplaire (coll.part.) de la réimpression du Théâtre érotique de la rue de la Santé précédé de son histoire et suivie de Les deux Gougnottes, édition complète en 1 volume, donnée à Paris en 1963 par le Cercle du Livre précieux dans sa collection Les bijoux indiscrets. Diffusion libre et gratuite (freeware)

La rue de la Santé dont il est question n'est pas celle du 14ème arrondissement (là où se trouve l'entrée principale de la prison du même nom), mais une rue homonyme située aux Batignolles (avant l'absorption de cette commune par Paris en 1859). La rue changea de nom en 1864 et est aujourd'hui la rue de Saussure (17ème)